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lundi 15 juillet 2024

Olivier Giscard d’Estaing : la mystique économique de l’islam 2/2

Olivier Giscard d’Estaing : la mystique économique de l’islam 2/2 Mizane.info

Seconde partie de l’article de Olivier Giscard d’Estaing sur la vision de l’islam concernant la finance et l’économie. Focus sur les outils proposés par la finance islamique et la finalité poursuivie par ces outils.

Il (l’islam) nous propose une autre structure économique, qui apaise les consciences, les mettant en harmonie avec la volonté de Dieu, et qui draine l’épargne vers les besoins sociaux, dans un esprit d’entreprise, de partenariat et de profitabilité. Car l’idéologie rejoint le réalisme.

Si l’intérêt est maudit, le profit est admis et l’on retrouve ainsi une motivation indispensable pour susciter l’effort et l’esprit d’entreprise. Reconnaissons d’emblée que le système est fondamentalement différent dans son inspiration et dans ses mécanismes.

Les sceptiques diront : l’intérêt réapparaît sous un autre nom, tout cela n’est qu’hypocrisie. Je ne le crois pas, et la garantie que la loi de Dieu est appliquée tient à l’existence d’un « conseil religieux » indépendant de tout pouvoir politique et économique, appelé à juger sur la validité morale des décisions économiques par rapport aux principes du Coran.

Pour les crédits privés, la règle consiste en ce que le prêt donne lieu à un partage de bénéfices. Pour les dépenses publiques, seul l’impôt, la zakat, permet de fixer le montant que l’Etat peut engager et cela pour les huit missions spécifiques et définies par le Coran. Pour l’aide au développement du tiers monde, des structures spécifiques sont mises en place.

Les crédits privés dans le système financier islamique

Le fondement du système financier islamique est l’acceptation du risque dans le placement des excédents de ressources. Ainsi, l’établissement financier est le partenaire de l’entrepreneur. Il risque son capital, alors que le gestionnaire risque son activité professionnelle.

Les bénéfices sont répartis entre eux. Les banques islamiques ont développé les modèles de cette participation financière suivant des règles très précises que nous résumerons ci-dessous. A l’heure actuelle, neuf banques islamiques sont en activité dans six pays différents.

L’une d’entre elles est la Banque Fayçal d’Egypte, créée en 1977. Leurs activités ont été limitées par la relative faiblesse de leurs moyens financiers propres.

Mais, depuis juillet 1981, l’Islamic Investment Company Limited, dont les activités ont été reprises par Dar al-Maal al-Islami (D.M.I. ou la maison islamique de l’argent), vient lui donner une tout autre dimension, par la qualité de son président, de ses fondateurs, par l’importance de ses moyens, l’esprit qui l’anime et l’ampleur de ses projets.

S.A.R. le prince Mohamed al-Fayçal, second fils de S.A. le roi Fayçal d’Arabie, a mis en place, à Genève, une société de financement, au capital de un milliard de dollars, et a associé une quarantaine de fondateurs, dont la liste est impressionnante.

On y compte sept chefs d’Etat de pays islamiques et les plus hauts dignitaires provenant de quatorze pays allant de la Malaisie à la Guinée, en passant par Bahreïn, les Emirats arabes unis, l’Egypte et l’Arabie Saoudite. La vice-présidence executive en est assurée par le docteur Ibrahim Kamel.

Un conseil religieux et un conseil de surveillance veillent à l’accomplissement de sa mission et au respect des règles coraniques. La D.M.I. opère des sociétés d’investissement islamique, de solidarité islamique et de banque islamique.

Les dépôts affluent dans ces établissements dont les règles de fonctionnement sont conformes à la conscience des musulmans intègres qui, jusqu’ici, se refusaient à apporter leur épargne aux banques traditionnelles. Or, il y a 800 millions de musulmans dans le monde. Le montant des dépôts potentiels apparaît illimité.

La gestion de ces fonds — qu’il conviendra de rémunérer — exige des moyens humains et techniques considérables. En effet, la D.M.I. ne pourra pas, comme les banques traditionnelles, placer ses fonds à court terme ou en obligations classiques, mais devra les affecter à des opérations commerciales rentables et à des projets individualisés, eux aussi profitables.

Telle est l’obligation de la glorieuse Shari’a. Ainsi est né le modèle de la Moudaraba. Celui qui bénéficie d’excédents de ressources est le Raal al-Maal (propriétaire) et la personne à qui sont confiés les fonds, en vue de leur gestion, est le Modareb (curateur). Les financements offerts prennent l’une ou l’autre des cinq formes ci-après :

— Financement de la participation (Moucharaka) L’institution financière offre le financement ou les liquidités monétaires ou bien les deux à la fois, pour un projet économiquement viable, soumis par un client solvable et sur la base du partage des profits et des pertes. Le client dépositaire définit la répartition de ses fonds sur la durée d’investissement, qui peut être mensuelle ou trimestrielle. Il définit également les niveaux de risque auquel il autorise le Massraj à exposer ses fonds : minimum, moyen ou grand risque.

— Le financement du travail (Modaraba) Dans ce cas, l’institution financière devient le propriétaire de l’affaire, fournissant la totalité des fonds, alors que le client devient l’administrateur, fournissant uniquement l’expertise et l’administration. Evidemment, cela est conclu pour une opération économiquement viable et en participation avec un client jouissant d’une bonne réputation et qui, en plus, a une expérience solide ; le tout sur la base exclusive du partage des profits et des pertes.

— Le financement commercial avec marges bénéficiaires (Morabaha) L’institution financière achètera des matières premières, des marchandises ou des équipements et les revendra au client avec une « marge bénéficiaire convenue ». Cela se fait encore une fois après avoir obtenu les assurances totales quant à la validité de la transaction et à la solvabilité du client.

— Le financement de location (Ijara) Cela est une forme de location directe, permettant à l’institution financière d’acquérir des équipements ou des immeubles et de les mettre à la disposition du client sur une base de location.

— Le financement de location-vente (Ijara WaIktina) Il s’agit ici de louer des équipements ou des immeubles au client, sous forme de location directe. Le client s’engage à déposer des fonds à tempérament dans un compte d’épargne dans l’institution financière, ce pour une période déterminée, permettant le réinvestissement du capital accumulé et des profits, pour un éventuel achat par le client desdits équipements ou immeubles.

Les profits ainsi accumulés dans le compte d’épargne travaillent en faveur du client, lui permettant de faire face aux coûts de location, par opposition aux intérêts qui ne rapportent rien au client dans certains systèmes contemporains.

En plus des applications individuelles ou combinées des systèmes cités plus haut, une institution financière islamique peut décider d’accorder des prêts sans intérêts pour un sujet donné, permettant aussi une part accrue du profit au bénéfice du client et de l’institution financière participant à l’exploitation dudit projet.

La Banque islamique joue aussi le rôle de collecter al-Zakat l’aumône prescrite par le Coran, dont l’obligation est l’un des cinq piliers de l’islam, les autres étant la foi, la prière, le jeûne et le hadj (pèlerinage à L a Mecque). Cette aumône est collectée sur la base de 2,5 % des capitaux privés et des gains réalisés. Ce pourcentage peut atteindre 5, 10 et même 20 % dans le cas de thésaurisation.

Cette superimposition de la thésaurisation est intéressante. Cette dernière empêche l’argent d’assumer son rôle de servir la société et, en cela, elle est condamnable. Les fonds de al-Zakat ont pour fonctions réelles de permettre au pauvre de se suffire à lui-même, grâce à un revenu qui le dispense de recourir à l’aide d’autrui.

Au cas où les ressources d’al-Zakat s’accroissent, les fonds peuvent servir à des projets d’investissements.

Les finances publiques

Qui plus est l’obligation al-Zakat constitue une source essentielle de revenu pour le Trésor. L’Etat se trouvant privé du droit d’émettre des emprunts, se voit amené aux seules ressources des impôts directs et indirects.

Si al-Zakat est prélevé sur les riches et rendu aux pauvres, et si c’est une obligation imposée par Dieu, les impôts décidés par l’Etat, dans la mesure où il en a besoin dans l’accomplissement de ses missions bien définies, sont acquittés et dépensés sous des formes légales précises.

Un juge célèbre en Egypte, Ezzedine ibn al-Salam, a bien précisé au roi Qotouz, qui voulait créer de nouvelles taxes : « Dans votre lutte, vous avez le droit d’imposer des taxes nouvelles, à condition toutefois que le Trésor soit vide, et que vous ayez vendu tout votre or et que chaque soldat n’ait qu’une monture et des armes. »

Ces règles budgétaires rigoureuses, si elles étaient bien appliquées, empêcheraient tout risque d’inflation et forceraient les gouvernements à mettre l’accent sur l’effort productif de tous pour atteindre les résultats recherchés. Nos maux résultent de l’ambiguïté entretenue entre le réalisable et le promis !

Le développement économique

De l’ensemble de ces règles découle un nouveau modèle de développement économique, basé sur cette nouvelle relation entre le capital et le travail.

Toute propriété étant à Dieu, l’homme n’étant qu’un usufruitier temporaire, on est bien loin des systèmes capitaliste et étatique où l’actionnaire ou l’Etat est propriétaire des entreprises et des équipements.

Le système islamique est participatif puisque les risques sont partagés, chacun apportant une contribution — de travail, de gestion ou de financement — pour atteindre les objectifs de la création et de la distribution des richesses.

Les pays islamiques vont donc se doter d’un système propre et qui suppose la réalisation et la mise en œuvre d’une quantité d’activités économiques traditionnelles et novatrices.

Depuis le bond en avant des recettes acquises par les pays producteurs de pétrole, les moyens financiers sont venus donner une nouvelle dimension à cette ambition religieuse et économique. Il va s’y ajouter les immenses apports des petits épargnants.

De même que le Crédit agricole a réussi à mobiliser les ressources des agriculteurs qui, auparavant, boudaient les banques traditionnelles, de même les croyants musulmans vont sortir de leur réserve et apporter leurs économies à un système qui sera en pleine harmonie avec leurs consciences et leurs croyances.

Dans les politiques de développement qui apparaissent déjà, on trouve un rejet des grands projets industriels lourds qui n’ont réussi socialement ni en Iran, ni en Algérie, et une préférence pour les projets moyens ou petits qui grandiront avec les besoins, les compétences et les autofinancements possibles.

Le très grand nombre de ces projets à réaliser exige une mobilisation des études, des financements et de la formation des gestionnaires qui les mettront en œuvre.

La philosophie de base de ce développement est de le faire reposer sur l’effort local d’épargne, d’initiative et de gestion. Il y a là une grande originalité dans le modèle islamique qui va essaimer rapidement, en mettant près des citoyens des outils de financement appropriés, tout en développant à leur intention les principes qu’ils devront appliquer, par les modèles de financement qui leur seront proposés.

L’épargne individuelle existe à l’état latent, même à un niveau relativement faible de ressources. C’est elle qui sera à la base du développement, encouragée par un esprit collectif et religieux puissant et des moyens initiaux qui accéléreront les processus de décollage.

Le rôle de l’Occident

Quel rôle peut jouer l’Occident dans cette évolution ? Il est considérable. Il est souhaitable. Il sera acceptable s’il respecte tous les principes édictés par le Coran. Ce rôle sera celui d’apporteur de technologies, d’expériences, d’organisation.

Certes, l’Orient a été, dans certains domaines scientifiques, en avance sur l’Occident. Actuellement, les moyens dont l’Occident s’est doté, au cours des cinquante dernières années, apportent des possibilités considérables d’application.

Dans une telle action, resteront toujours suspectes : la volonté de domination, la recherche de bénéfices excessifs, la contagion de civilisation, avec les rejets inévitables que cela comporte.

L’Occident doit également accueillir sur son territoire les établissements islamiques appliquant ces principes. Sa législation, sa réglementation doit en tenir compte.

Pour une double raison : la réciprocité, le service à rendre. Réciprocité puisque les pays de l’islam ont accueilli les banques occidentales, malgré leur inadaptation à leurs croyances. Il serait choquant de leur refuser ce qu’ils nous ont accordé.

Service à rendre, surtout aux nombreux musulmans habitant l’Europe. Ne dit-on pas que l’islam est la seconde religion pratiquée en France ? Il serait nécessaire de mettre à leur disposition les établissements correspondant à leur civilisation.

Ces deux mondes, dont les histoires ont été faites de luttes, de conquêtes, d’impressions successives de supériorité, de conflits religieux et politiques, de difficultés de compréhension mutuelle et de communication, peuvent aborder une nouvelle phase de l’histoire des civilisations.

Celle qui reléguera à leurs niveaux techniques la recherche commune d’objectifs économiques, mais qui respectera pour chacun de ces mondes son échelle de valeurs, avec l’espoir et la volonté que, sur chacun de ces continents, ce soit la volonté de Dieu qui s’accomplisse.

Olivier Giscard d’Estaing

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